F1🎠︎1Un accident de son genre

La per­sonne est de son genre mais comme acci­dent. Elle vient déjà géné­rique sans l’avoir voulu. L’article défini devant « per­sonne » n’est jamais l’antonomase d’un par­ti­cu­lier défini, n’est jamais exclu­sif des mani­fes­ta­tions ordi­naires de per­sonne, des uni­tés mal héroïques de per­sonnes en par­ti­cu­lier. L’article défini devant per­sonne est tou­jours une anto­no­mase d’éther – ce qui n’est pas à dire une idéa­lité – ou un géné­rique actuel – ce qui n’est pas à dire du quel­conque poten­tiel. « La per­sonne » se trouve être de son genre sans l’avoir voulu et sans le savoir ; elle est : depuis son engeance aveugle. Le genre « gens » requiert la per­sonne dans sa mani­fes­ta­tion acci­den­telle pour se main­te­nir11. « Les gens » en géné­ral sont ce qui sub­siste de savoir que la per­sonne fait cap vers le géné­ral. Sur ce cap, les acci­dents de la per­sonne ne sont pas son perdre ; en revanche, c’est en tant qu’accident constant qu’elle perd l’objet de son éga­re­ment, l’obligeant à main­te­nir le cap du géné­ral faute de mieux.

Art. « per­sonne », Encycl., 1751Le mot de gens, dit l’abbé Girard, a une cou­leur très-indé­fi­nie qui le rend inca­pable d’être uni avec un nombre, & d’avoir un rap­port mar­qué à l’égard du sexe. Celui de per­sonnes en a une plus par­ti­cu­la­ri­sée, qui le rend sus­cep­tible de cal­cul, & de rap­port au sexe quand on veut le dési­gner. Il y a peu d’honnêtes gens à la cour ; les per­sonnes de l’un & de l’autre sexe y sont plus polies qu’ailleurs. Le plai­sir de la table n’admet que gens de bonne humeur, & ne souffre pas qu’on soit plus de huit ou dix per­sonnes.

F2⚖︎3Une prééminence sans juridiction

Être la per­sonne en géné­ral est une pré­émi­nence sans juri­dic­tion : une ques­tion d’apparat et de res­pect des pas. Être la per­sonne en géné­ral a la dignité mini­male de qui reste sur le pas des digni­tés asso­ciées à un trône, une chaire, un tri­bu­nal etc. qui pour­raient garan­tir une vue sûre sur le géné­ral. Faire cap sur le géné­ral peut se dire, sous ce rap­port, se réap­prê­ter sur le pas ou s’essuyer les pieds sur le pas pour tou­jours – au moins pour le genre d’éternité inten­sive des gestes de pas (salu­ta­tions conven­tion­nelles, adieux au mou­choir, prise d’information météo­ro­lo­gique).

Philippe Le Bel, Lois somp­tuaires, 1294Nul clerc, s’il n’est pré­lat, ou éta­bli en per­son­nat, ou en dignité, ne pourra por­ter vair, ni gris, et her­mines, faits en leurs cha­pe­rons tant seule­ment. (…) Clercs qui sont en digni­tés, ou en per­son­nats, ne pour­ront faire robes, pour leurs corps, de plus de seize sols tour­nois l’aune de Paris, et, pour les com­pa­gnons, de douze sols tour­nois l’aune. (…) Les doyens, et les archi­diacres, les prieurs, et les autres clercs qui ont dignité, ou per­son­nat, soient de siècle, soient de reli­gion, qui­conque sera encontre, il paiera cent sols, aussi comme l’autre. (…) Ce fut fait et ordonné à Paris l’an de grâce 1294.

F2.1⚖︎3.1Quand il y a prééminence sans juridiction

Quand une per­sonne en par­ti­cu­lier pré­fère conser­ver la dignité mini­male de qui reste sur le pas, en géné­ral elle se targue d’être arri­vée : elle fait des targes (gra­vées de trônes, d’angelots, de che­vaux ailés) pour pou­voir mieux s’offrir au géné­ral et sur­seoir au par­ti­cu­lier.

L’être quel­conque est l’être qui vient.G. Agamben, Comm. vient, targe gra­vée, 1990

F3La personne hostile au général

L’hostilité de la per­sonne au géné­ral n’est pas une hos­ti­lité à son affaire (la per­sonne est sor­tie des draps, elle concourt au géné­ral, elle est dans le game du genre). La per­sonne peut être dite hos­tile au géné­ral dans la seule mesure où être arri­vée ne se dit bien que sur le pas ou der­rière la ligne du géné­ral. L’hostilité de la per­sonne au géné­ral est hos­ti­lité à l’idée d’une admis­sion défi­ni­tive au géné­ral.

F4La personne restée sur le pas d’irrésolution

La per­sonne peut res­ter sur le pas des juri­dic­tions géné­rales (asso­ciées à un trône, une chair, etc.) par irré­so­lu­tion. L’irrésolution de la per­sonne sur ce pas tient à l’incertitude quant à ses apprêts, sa maî­trise du pro­to­cole d’intronisation, sa légi­ti­mité à paraître der­rière le pas.

F5La personne restée sur le pas d’irréduction

La per­sonne reste sur le pas où elle se recon­naît et est recon­nue en per­sonne, irré­duc­ti­ble­ment. Le pas d’irréduction est un pas qu’il n’aura jamais été désiré de quit­ter pour entrer dans la fonc­tion asso­ciée à une juri­dic­tion dans le géné­ral, de peur que la fonc­tion prenne le pas sur la per­sonne. La per­sonne res­tée sur le pas d’irréduction est un cas de per­sonne démis­sion­naire2.4.

La per­sonne res­tée sur le pas d’irréduction se la fait là, irré­duc­tible, pas­sant le temps5.12.4 : la per­sonne qui s’est trou­vée son jar­din.

Il n’y a pas moi et le monde, moi et les autres, il y a moi, avec les miens, à même ce petit mor­ceau de monde que j’aime, irré­duc­ti­ble­ment.
(Comité invi­sible, Maintenant, 2017)

F6La personne passée aux chiens

La per­sonne pas­sée aux chiens n’est pas la per­sonne pas­sée au chien indi­vi­duel, n’est pas la per­sonne pas­sée au lou­lou d’intê­rieurs, au molosse d’antê­rieurs. Le pas­sage aux chiens de la per­sonne s’entend,
– d’une part, comme un va-et-vient sur le seuil de la sou­mis­sion sou­ve­raine :
chien <> (sphynge) <> per­sonne
où est noté (sphynge) l’impédimento des hybri­di­tés engran­gées sur cette tra­jec­toire et cette erre ;
– d’autre part, comme un pro­ces­sus par lequel la per­sonne sou­met sa consis­tance au test d’un tamis canin : que reste-t-il de la per­sonne une fois pas­sée aux chiens ? est la ques­tion qui accom­pagne l’opération ter­mi­nale d’une mise du per­son­nat à l’épreuve du maillage de son plus fidèle com­pa­gnon et néan­moins tou­jours appa­ri­teur man­qué. Le résidu est moins fonc­tion de la per­sonne que de la diver­sité du maillage : on ne com­pile pas les résul­tats de per­sonne pas­sée aux ter­riers ou aux chiens d’agrément comme on com­pi­le­rait ceux de per­sonne pas­sée aux molosses rur­bains.

J’aimerais mieux nuit et jour dans les sphin­ge­ries
Vouloir savoir pour qu’enfin on m’y dévo­râtG. Apollinaire, « Bras. », Alc., 1913

Dans ces moments, je me tourne vers Justine, ma chienne, et je découvre une solu­tion canine à un pro­blème cos­mique.P. Preciado, « Shoot can. », Test. Junk., 2008

Frères loups ! jamais vous n’avez douté de moi
Vous ne vous êtes pas fait avoir
Par des fri­pons qui vous ont dit que je serais
Passé aux chiens,
Que j’étais rené­gat et que bien­tôt je serais
Conseiller aulique dans le parc des mou­tonsH. Heine, Deutschl., 1844

F7La personne ne veut ni ne neut

Noloir (alt. : nou­loir), v. : affir­ma­ti­ve­ment ne pas vou­loir. Lat. nolere : Dicit ei Jesus : Noli me tan­gere : « Et Jésus dit : Neuille me tou­cher » (Vulgate Clementina, « Evangelium secun­dum Joannem », 17). NOLENTÉ, subst. : capa­cité à acti­ve­ment ne pas vou­loir. NOLENTAIRE, NELLÉITAIRE, adj. : qui fait preuve d’une telle capa­cité.

La per­sonne ne fait jamais un usage simple de sa volonté comme de sa nolonté. Ni pleine d’une des deux ni béante d’aucune, pas non plus zélée poso­logue, la per­sonne ne s’incite ni ne s’empêche, ne se mobi­lise jamais sans s’exonérer en même temps, ce que reflète son fonc­tionnariat sans juri­dic­tion. La per­sonne est déci­dée dans son cap (le géné­ral5.3) mais sans sous­crip­tion ni au pro­gramme inclu­sif des vou­lants (un État Général, une Fête du Général, qui tous deux impli­que­raient, par exemple, de devoir s’y rendre), ni au prin­cipe exclu­sif des nou­lants (une Amicale de la Généralité, une Communauté du Général).

L. Prat, Car. empir. pers., 1906S’il est vrai que nous avons ce pou­voir de nous oublier, c’est-à-dire de nous défaire, nous pour­rons, grâce à la libre nolonté, après avoir décidé quel être nous devons être, après avoir, en ima­gi­na­tion, sculpté, comme disaient les anciens, notre belle sta­tue, rompre le charme qui nous lie à notre être appa­rent, et, après l’avoir répu­dié, mar­cher réso­lu­ment à la conquête de notre être véri­table : la per­sonne !

F7.1La personne est ronde de ses raisons

La per­sonne a sa volonté comme sa nolonté démi­née : chez elle, pas même la désin­vol­ture n’est select. La per­sonne, quand elle agit déci­dé­ment (quand elle tient son cap, par exemple), jamais mue par autre chose qu’une machine à néces­si­tés (antê­rieurs, intê­rieurs) qui n’a rien d’inten­tion­nel. Autrement dit, les rai­sons per­son­nelles ne sont pas des pro­prié­tés de la per­sonne, ce sont des pro­pul­seurs de son affaire. La per­sonne en géné­ral est ronde de ses rai­sons ; elle rentre ronde à la rai­son. Son titu­be­ment figure le pen­dule de ses ten­dances au bart­le­bien et à l’industrieux. Tant qu’elle garde le cap, la per­sonne, souf­flée ou faite vibrée par les rai­sons per­son­nelles, est la plus moderne inter­prète de sa per­sonne. Tant que son affaire tourne, tant que sa pres­ta­tion est accor­dée, la per­sonne avance cap le géné­ral.

F8Dans nos sociétés contemporaines

Dans nos socié­tés contem­po­raines, la per­sonne etc.

T. W. Adorno, Dial. nég., 1966La per­sonne consti­tue le nœud que l’histoire a serré et qu’il fau­drait défaire par esprit de liberté, au lieu de l’éterniser ; elle est cette vieille emprise magique de l’universel, retran­ché dans le par­ti­cu­lier. La morale qu’on peut tirer de la per­sonne reste for­tuite, comme l’existence immé­diate. Sur un autre mode que dans le dis­cours désuet de Kant concer­nant la per­son­na­lité, la per­sonne est deve­nue une tau­to­lo­gie pour ceux à qui il ne reste déjà plus guère que le « ce-là » (Diesda) incon­cep­tuel de leur être-là (Dasein).

F8.1Dans nos sociétés archaïques

Dans nos socié­tés archaïques, la per­sonne etc.

M. Maus, Cat. espr. hum. : not. pers., « moi », 1938Existence d’un nombre déter­miné de pré­noms par clan, défi­ni­tion du rôle exact que cha­cun joue dans la figu­ra­tion du clan, et exprimé par ce nom. (…) Ainsi, d’une part, le clan est conçu comme consti­tué par un cer­tain nombre de per­sonnes, en vérité de per­son­nages ; et d’autre part, le rôle de tous ces per­son­nages est réel­le­ment de figu­rer, cha­cun pour sa par­tie, la tota­lité pré­fi­gu­rée du clan.