A1Une amicale d’auto-entreprise

Tout 2017, de 2 à 10 ami​.es ont écrit ensemble à par­tir d’une unique contrainte : consi­dé­rer « La per­sonne perd en géné­ral » comme un énoncé géné­ra­tif. Le texte prend la forme d’un docu­ment par­tagé où les inter­ven­tions sont ano­nymes. La page du docu­ment est un espace béni où aucune faute n’est pos­sible, un lieu sans his­toire où l’erreur n’existe pas. En ce sens il s’adresse aussi bien à cel­leux de ces ami​.es qui parlent un fran­çais excellent et non nor­ma­tif.

1.1Un corpus

Le texte issu de cet effort col­lec­tif est ici orga­nisé en cor­pus, c’est-à-dire en ensemble orga­nique qui joue comme échan­geur entre l’énoncé-source et le monde, et tra­vaille au corps la latence entre les deux.

Le cor­pus appelle une lec­ture consul­ta­tive, qu’on peut aussi appe­ler indi­cielle (par l’index, concep­tuel ou ter­mi­no­lo­gique). Elle per­met aussi une lec­ture liné­raire, qu’on peut appe­ler codi­cielle (de codex : sup­port de lec­ture continu, texte de loi).
Ce site rend les deux types de lec­ture pos­sibles.

Les par­cours de lec­ture per­met­tant une lec­ture conti­nue sont nom­més « intrigues », des coupes trans­ver­sales dans le cor­pus exé­gé­tique.
Les 3 intrigues – plus les « recoins » – sont lis­tées en colonne de gauche.

L’unité de lec­ture des intrigues est la clause. Les clauses sont numé­ro­tées mais, dans la mesure où elles appa­raissent dans dif­fé­rentes intrigues, elles n’ont pas d’indicatif numé­rique unique. Lors de la lec­ture conti­nue d’une intrigue, l’indicatif numé­rique rela­tif à celle-ci (indi­quant la place d’une clause au sein de cette intrigue) appa­raît à gauche, et les éven­tuels indi­ca­tifs numé­riques rela­tifs à la place de cette clause dans d’autres intrigues appa­raissent à droite.

On peut accé­der à la page dédiée d’une clause en cli­quant sur son titre.

Certains vocables y appa­raissent sou­li­gnés en poin­tillés : ils mènent à une page qui liste toutes les clauses où ceux-ci appa­raissent.

1.2Trois intrigues + deux recoins

Saga est le sens de visite sug­géré (ou comme au bas des pho­tos de plats pré­pa­rés : une « sugges­tion de pré­sen­ta­tion »). Il se veut pro­gres­sif, linéaire. Il expose les motifs en même temps qu’il pro­cède à une inves­ti­ga­tion terme à terme de l’énoncé-source – mais n’est pas a priori net d’obstacles ou de faux départs, de motifs iso­lés, ves­ti­giaux, qui ne pren­dront sens que lors des lec­tures trans­ver­sales. Il y a même à parier que saga ne fonc­tionne comme intro­duc­tion au cor­pus que dans la mesure où saga indique ses sor­ties.

Les spi­noffs brodent sur des motifs du cor­pus prin­ci­pal mais ne contiennent pas de clauses appar­te­nant aussi à la saga.

Les trans­ver­sales, en revanche, sont cou­sues de clauses appar­te­nant au cor­pus prin­ci­pal (saga et spi­noffs)

Les recoins sont des lieux délais­sés, des tré­sors d’isolement en terme d’ergonomie web.

A🍪🎠2Un énoncé navrant

L’énoncé-source est mal­adroi­te­ment pur : il navre, il est drôle et navrant en même temps qu’il flatte par l’apparente neu­tra­lité de ses termes. Parce qu’il est pur et neutre en appa­rence, qu’il semble mûr et consom­mable, il est ten­tant de l’avarier pour faire échec à sa lapi­da­rité. Le jeu est de par­tir de cet énoncé abs­cons, dont la teneur asser­tive s’avarie dans la forme péremp­toire, dans le moment de son mûris­se­ment par la nuance vaseuse (« en géné­ral ») et s’ouvre par là même à tout un tas de spé­ci­fi­ca­tions qui en garan­ti­raient la vali­dité (donc la néces­sité qu’il y aurait à dire ou écrire un tel énoncé, à s’y ris­quer). Ces spé­ci­fi­ca­tions sont une aubaine pour qui aime tra­vailler à che­val sur le géné­rique et le pro­ver­bial d’un côté et, de l’autre côté, tout ce que l’épouillage ou le démê­lage phi­lo­lo­giques peuvent pro­duire de ral­longe et de néces­sité de suivre les fils jusque dans les der­niers éraille­ments.

3Avarier en appariant

Ce n’est pas tant l’énoncé lui-même, la for­mule, qui semble par­ta­geable, que le mode sin­gu­lier de sa glose, mode qui a trouvé sa for­mule lors d’une conver­sa­tion avant toute écri­ture : ava­rier en appa­riant. Avarier l’énoncé-source, c’est enga­ger un rap­port cor­ro­sif à sa pureté ou neu­tra­lité sup­po­sées. L’appa­rier à d’autres énon­cés est un moyen pri­vi­lé­gié de ce rap­port qui consiste autant à l’appareiller de clauses (jusqu’à noyer son indi­ca­tif sec sous un déluge de condi­tions : res­tric­tives, aug­men­ta­tives, de dés- ou réaf­fi­lia­tion etc.) qu’à le regar­der vivre dans des rela­tions appe­lées par la poly­sé­mie de ses termes. Car la neu­tra­lité de l’énoncé n’est qu’apparente : « la per­sonne » est un champ saturé de dis­cours juri­diques (c’est le terme pivo­tal du droit romain, de l’anthropologie et de la chris­to­lo­gie médié­vales), poli­tiques (les post­co­lo­nial stu­dies s’y inté­ressent spé­cia­le­ment), idéo­lo­giques (per­son­na­lisme, droits-de-l’hommisme, anti­spé­cisme) ; la “perte” ou la “défaite” s’inscrivent dans le voca­bu­laire de l’ethos entre­pre­neu­rial qui a conquis jusqu’à la Maison Blanche (« i’m a win­ner / ter­ro­rists are losers ») ; « en géné­ral » est confon­dant et spé­ci­fiant à la fois : il s’oppose, tech­ni­que­ment, à « en par­ti­cu­lier », en même temps qu’il prend place, idio­ma­ti­que­ment, dans le ventre mou des fré­quences, quelque part entre « tou­jours » et « par­fois », convo­quant une loi de nor­ma­lité abs­traite.

A4Une enquête philologique

Écrire à par­tir d’un énoncé aussi sec, c’est éga­le­ment l’occasion de s’adonner au délire très sérieux de l’enquête phi­lo­lo­gique : plus on remonte haut vers les sources de l’étymologie, plus on dis­sout la signi­fi­ca­tion d’un mot, plus on « l’ambiguise » ; plus on des­cend bas dans ses usages, plus il est « perdu » pour la signi­fi­ca­tion, plus on va vers un nomi­na­lisme hyper­par­ti­cu­la­ri­sant qui peuple le monde d’une infi­nie varia­tion d’objets qui n’avaient pas com­paru jusque-là. Plus on remonte haut dans l’usage d’un terme-clé (sa pre­mière occur­rence, ou sa page dédiée), plus son effi­cace devient tuté­laire, plus il cha­peaute l’ensemble des usages futurs, et plus le cor­pus se fait « réa­liste » ; plus on des­cend bas dans ses usages (tra­quant les spé­ci­fi­ca­tions jusque dans un recoin par­ti­cu­lier du cor­pus), plus il est perdu pour tout recou­pe­ment (géné­rique, notam­ment), et plus le cor­pus se fait nomi­na­liste, peu­plé d’objets hyper­spé­ci­fiques qui com­pa­raissent tou­jours à chaque fois pour la pre­mière fois.

A🍪🎠5Un exercice de scolastique

L’exercice se veut for­ma­teur. C’est un exer­cice de conci­lia­tion proche d’une cer­taine sco­las­tique : il s’agit de pro­duire des clauses aptes à main­te­nir « un pro­gramme de vérité » (Veyne) ouvert à d’autres pro­grammes de véri­tés, tout amen­de­ment devant jouer de « la plu­ra­lité des formes du ration­nel » au sein du donné de l’énoncé-source. Autrement dit, un pro­gramme de vérité nous est fourni arbi­traire sous son aspect for­mu­laïque (l’énoncé-source est à consi­dé­rer comme « vrai » ou « valide », il n’y a pas le choix). Notre liberté réside dans l’inscription de clauses de nature à arbi­trer ce pro­gramme, à le pré­ci­ser sans le spé­ci­fier (la vérité du cor­pus-source, dans la tra­di­tion sco­las­tique, ne requiert pas un mieux dire mais un déploie­ment des pos­si­bi­li­tés de signi­fi­ca­tion de cet énoncé ; c’est un art de l’accommodement et de la trans­mis­sion).

A🍪🎠5.1Un exercice facile

L’exercice est facile. On com­mence par ne rien se refu­ser, et ce qu’on est amené à se refu­ser ne naît pas comme contrainte exo­gène mais comme condi­tion de l’énoncé sui­vant, comme condi­tion pour pou­voir conti­nuer (si je spé­ci­fie trop ici, je ne pour­rai plus jouir là de l’ambiguïté ; si je me vautre ici dans le géné­ral, mon objet rejoint l’horizon des « phé­no­mènes » et je renonce à le connaître en propre).

6De l’aquaplaning sur l’idiome

Un tel dis­po­si­tif offre les condi­tions idéales pour faire de l’aquaplaning sur l’idiome. Et s’arrêter au moment d’adhérence où ce qu’on dit s’avère, s’affermit, s’égalise en humeur ou en goût, trouve sa place dans l’ordre du savoir ou dans la hié­rar­chie des anges.