Ce qui se laisse dire à la rigueur La personne s’éperd

Il est un axe déviant sur lequel la perte de la per­sonne se fait réflexive, l’axe d’une soli­da­rité for­tuite entre « pro­fu­sion » et « confu­sion » née d’un usage idio­ma­tique du mot « Vielfalt » (pro­fu­sion, diver­sité) en alle­mand : « tom­ber en Vielfalt » signi­fie « tom­ber dans un état de confu­sion », subir une attaque de pro­fu­sion, s’éperdre (cf. Peter Weiss, Aesth. Widerst., Bd. II). La per­sonne, sur l’axe des signi­fiants de Vielfalt, s’éperd. La diver­sité confon­dante des mau­vaises routes engorge ses sens. Et ce n’est jamais que par satu­ra­tion des cir­cuits de sa sur­face qu’on s’autorise pour la per­sonne un écart de réflexi­vité. Une attaque par déni de ser­vice sur­mène les voies de la per­sonne et affecte sa capa­cité à se consul­ter dans ses sens. La per­sonne éper­due tom­bée en confu­sion par assaut de pro­fu­sion est d’accès facile et d’usage égal comme dans c’est égal.

G. Deleuze, C. Parnet, Dial., « Sup. litt. angl.-amér. », 1977Cas exem­plaire de Thomas Hardy : les per­son­nages chez lui ne sont pas des per­sonnes ou des sujets, ce sont des col­lec­tions de sen­sa­tions inten­sives, cha­cun est une telle col­lec­tion, un paquet, un bloc de sen­sa­tions variables. Il y a un curieux res­pect de l’individu : non pas parce qu’il se sai­si­rait lui-même comme une per­sonne, et serait reconnu comme une per­sonne, à la fran­çaise, mais au contraire, jus­te­ment, parce qu’il se vit et parce qu’il vit les autres comme autant de « chances uniques » – la chance unique que telle ou telle com­bi­nai­son ait été tirée. Individuation sans sujet. Et ces paquets de sen­sa­tions à vif, ces col­lec­tions ou com­bi­nai­sons, filent sur des lignes de chance, ou de mal­chance, là où se font leurs ren­contres, au besoin leurs mau­vaises ren­contres qui vont jusqu’à la mort, jusqu’au meurtre. Hardy invoque une sorte de des­tin grec pour ce monde expé­ri­men­tal empi­riste. Des paquets de sen­sa­tions, indi­vi­dus, filent sur la lande comme ligne de fuite, ou ligne de déter­ri­to­ria­li­sa­tion de la terre. »

d’ap. J. Benda, Fr. byz., 1945Si l’on admet, avec le plu­part des psy­cho­logues, que l’essence de la pen­sée est de sen­tir les divers états de notre esprit comme les modi­fi­ca­tions d’une seule et même chose, qui est pré­ci­sé­ment notre per­sonne, on peut dire que la volonté de la lit­té­ra­ture qui nous occupe ici est de rompre, non seule­ment avec la nature de l’intelligence, mais de la pen­sée ; rup­ture qui se fait au pro­fit de la sen­sa­tion, laquelle, s’exerçant dès lors autant que pos­sible dans la plé­ni­tude de sa par­ti­cu­la­rité et ne s’éperdant point dans la syn­thèse carac­té­ris­tique de la pen­sée, trouve une satis­fac­tion qu’elle ne sau­rait connaître avec les écri­vains intel­lec­tuels.

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